Cet article prolonge l’enquête philosophique commencée dans “Le robot est-il un autre comme les autres ? Altérité et socialité en robotique interactive“.

La robotique sociale, également appelée robotique interactive, est un jeune champ de recherche (et de développement) dont l’objectif général est de produire des artefacts capables d’interagir socialement avec l’être humain. Ces interactions peuvent servir une fonction spécifique telle l’accession à des services numériques divers, ou être utilisées pour leurs vertus potentiellement socialisantes dans différents dispositifs thérapeutiques (accompagnement de l’autisme ou du grand âge). Du point de vue scientifique, on vante également les mérites « réflexifs » de la sociobotique en ce qu’elle représente l’occasion d’étudier, par contraste et confrontation expérimentale, la socialité humaine. Mais au-delà de ces considérations plutôt générales, force est de constater qu’il n’existe pas, à cette heure, d’étude poussée du concept quelque peu fuyant de « robot social ». Autrement dit, si la sociobotique permet à l’humain de réfléchir sur lui-même, cette réflexion ne s’est pas encore arrêtée sur l’humain en tant qu’il conçoit des robots interactifs. En quoi un robot peut-il être qualifié de social ? Quelles représentations du social, conscientes ou non, orientent la conception des sociobots ? Ce sont là des questions que je propose de prendre en charge dans ma recherche doctorale, tant elles paraissent nécessaires à la compréhension de ce qu’est la robotique sociale. Mais l’enquête ne saurait s’arrêter à la dimension sociotechnique du domaine. En effet, les roboticiens produisent déjà des entités dont nous pouvons faire l’expérience et dont nous pouvons d’ores-et-déjà dire quelque-chose. Le primat actuel de l’expérience sur la théorie (il existe des robots sociaux, mais pas de théorie du robot social) pousse à analyser la sociobotique en termes herméneutiques comme activité productrice d’altérités nouvelles ; car c’est bien de cela dont il s’agit : la robotique sociale accouche d’entités que nous pouvons qualifier spontanément d’autres, mais que l’appréhension phénoménologique pure, non raffinée par une description a posteriori, ne nous permet pas de singulariser. Une grande partie des efforts techniques en robotique sociale convergent vers la modélisation de comportements et, plus largement, de signaux phénoménologiques incitant à anthropomorphiser les sociobots. Est-ce à dire que ces autres nous apparaissent sur le mode de l’altérité humaine ? L’allophanie[1] du robot est-elle une anthropophanie ou, plus précisément, une autruiphanie[2] ? Dans cet article, je m’intéresserais à cette question en convoquant le concept de visage développé par Levinas. Selon lui, la rencontre avec l’autre (humain) s’effectue dans la visageité qui est un mode éthique d’apparit