La robotique sociale (RS) et, plus largement, l’intelligence artificielle (IA) sont des enjeux à la portée trop universelle pour être abandonnés à une logique de conception oligarchique et purement technocratique. L’acceptabilité sociale authentique d’une technologie consiste à la faire émerger du social lui-même, c’est-à-dire du collectif, et non à l’y intégrer a posteriori par des pratiques plus ou moins contraignantes et plus ou moins voilées (citons simplement les effets d’adoption par la pression sociale). En d’autres termes, IA et RS doivent émaner de la société. Nous pensons que le design collectif permet d’œuvrer pour une acceptabilité sociale authentique des artefacts.

 

Le design collectif

Le collectif est ici synonyme de participation et d’ouverture. Le design collectif [1] se définit donc comme processus de conception ouvert à celles et ceux qui d’ordinaire en sont exclus, c’est-à-dire les individus citoyens. Si l’idée n’est pas neuve, elle tarde à se généraliser : comme le remarque Jacques Testart dans L’humanitude au pouvoir, nous insistons depuis des décennies sur la nécessité de démocratiser le développement technologique en donnant au citoyen un réel pouvoir décisionnaire sur ces questions, mais concrètement rien ne se passe. L’évolution technique de notre société désormais mondialisée est cédée aux seuls experts-innovateurs réputés compétents [2].

A rebours de ce modèle conceptif oligarchique, le design collectif propose de concevoir des artefacts en incluant celles et ceux qui les utiliseront ou, plus largement, qu’ils impacteront. Le design collectif n’est en fait rien d’autre qu’une dimension particulière de la démocratie participative. Les technologies sont des partenaires existentiels, c’est-à-dire qu’elles accompagnent (et influencent) au quotidien la façon dont nous nous réalisons dans l’existence. Dès lors, comment ignorer que c’est le Bien commun qui est en jeu par leur intermédiaire ? La question est bien trop importante pour être abandonnée à quelques acteurs privés. Si l’innovation témoignage de la vitalité créatrice d’une société, l’innovation sauvage, elle, n’est qu’un nihilisme paré des atours du progrès. Le collectif doit être pensé comme une entité conceptrice, un « nous » créateur. L’un des impératifs éthiques majeurs est de veiller à ce que ce « nous » ne soit pas réduit à la portion congrue comme c’est le cas aujourd’hui, sinon de qui (et de quoi) nos artefacts sont-ils représentatifs ?

 

 

L’importance de la dimension locale

A vrai dire, la taille du collectif concerné dépend des questions de design qui se posent. Les grandes problématiques de conception amont appellent un collectif d’envergure tel que le collectif national. Parmi elles, on peut citer la question des données personnelles ou celle de la captation d’attention, en passe de devenir aussi délicate que la précédente. Mais il est une autre échelle que Spoon tient à (re)valoriser : le local.

Le robot est une entité essentiellement locale en ce que l’incarnation physique fait partie de ses traits caractéristiques. En effet, pour être qualifié de robot, un artefact doit avoir, entre autres, un corps. Bien qu’il puisse être connecté à internet, ce dernier n’en demeure pas moins physiquement présent à un endroit précis. Pour Spoon, cette localité corporelle du robot doit être mise au service de la localité géographique et culturelle de son lieu d’implantation. La conception aval, celle qui concerne les usages d’un artefact mis sur le marché, doit elle aussi être ouverte aux utilisateurs pour qu’ils participent et s’approprient le devenir de la créature (ce qui suppose une architecture de programmation ouverte et intuitive). Ainsi conçues, les créatures artificielles différeront sensiblement les unes des autres en fonction de leur lieu d’implantation. Cette conception aval collective et locale peut se prolonger dans le développement d’un service dématérialisé (type application smartphone) afin de récolter les suggestions d’amélioration/développement du robot et de les soumettre au vote des autres utilisateurs de la zone d’implantation.

 

 

Qu’est-ce qu’un robot social collectif et local ?

D’ordinaire, un robot social se définit comme une entité mécatronique [3] capable d’interagir socialement avec l’humain par le biais de simulations diverses comme les échanges verbaux et non verbaux (émotions, gestuelle) ou la délivrance de services variés. C’est là une vision restreinte de la socialité en ce qu’elle se limite à l’échange entre l’humain et la machine. Outre sa capacité à offrir une socialisation humain-machine, le robot social collectif, lui, cherche à provoquer une socialisation humain-humain. De plus, ses connaissances sont en grande partie définies par les membres du ou des collectifs présents sur son lieu d’implantation (quartier, musée, entreprise, magasin etc.). Pour Spoon, cette vision se traduit dans le scénario d’usage nommé Agora. Chacun est libre d’apprendre ce qu’il souhaite au robot comme si celui-ci était une plateforme de programmation open source. Spoon décide toutefois de pousser la logique plus loin via une méthode de programmation par interaction naturelle (NIP : Natural Interaction Programming) : transmettre une connaissance au robot ne requiert aucune expertise particulière. Si ce contenu est accepté en modération, la créature le restituera sur demande. On peut également lui poser des questions pour obtenir une information. Si le renseignement désiré ne fait pas partie du socle de contenus pré-intégrés à l’artefact pour répondre aux exigences de son contexte d’intervention (par exemple, un robot placé à une station de bus doit pouvoir fournir des informations sur les horaires des transports et les itinéraires possibles), sa réponse dépendra des contenus précédemment transmis par d’autres utilisateurs. Par exemple, si je souhaite savoir où se trouve la meilleure boulangerie du quartier, mais que personne ne lui a préalablement transmis cette connaissance, il ne pourra pas me répondre. A l’inverse, si le robot a déjà acquis cette connaissance, il me la restituera. Chaque contenu proposé par le robot peut être soumis au vote des utilisateurs pour assurer une conception aval collective de l’artefact.

 

 

Agora est la première pierre apportée à Spoon pour qu’il exprime une forme d’intelligence collective. Le scénario permet de s’approprier le robot en participant à son devenir. C’est l’ensemble de ces participations qui le définissent à chaque instant. Spoon est le reflet du collectif dans lequel il s’insère.

 

Julien De Sanctis

Jérôme Monceaux

 

Cet article a été initialement publié sur spoon.ai.

 

Crédit photo de couverture : TJ Gehling, Hive (Flickr)

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