En signant ce petit ouvrage, Alain Gras, professeur émérite de socio-anthropologie des techniques à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et fondateur du Centre d’études des techniques, des connaissances et des pratiques (CETCOPRA) s’attaque à une idée encore trop répandue, celle de l’évolutionnisme technique. Ce faisant, il remonte à la source des innovations techniques que sont les imaginaires et plaide pour une rupture avec l’imaginaire moderne responsable de l’Anthropocène.

 

À la source du devenir technologique : l’imaginaire

Le rationalisme caractéristique de la conception moderne des sciences et techniques tend à nous faire oublier l’importance des imaginaires dans l’émergence des technologies. Pour se reconnecter à cette source originelle d’innovation, il faut comprendre que la technique est avant tout un fait social, une émanation de la culture. « Le projet technique originel, écrit Alain Gras, se présente comme celui d’une communication avec l’environnement, la technique est d’abord médiation avec la nature, instrument d’exploration de ce qui constitue l’environnement de l’être humain, art autant qu’instrument utilitaire »[1]. Il se situe donc « hors de notre entendement contemporain qui privilégie une efficacité productiviste »[2] et dont l’hégémonie actuelle s’explique par une bifurcation à la fois anthropologique et technologique.

 

La bifurcation anthropologique

Cette première innovation dans notre conception de la technique provient d’un changement dans l’imaginaire de l’action. Contre la pensée grecque, qui visait la connaissance du réel et non sa transformation, les travaux de Galilée, ceux de la philosophie classique et des Lumières donneront naissance à ce que Philippe Descola nomme le « mythe naturaliste » dans lequel l’Homme se retrouve seul face à une nature objet. L’invitation cartésienne à se rendre « maîtres et possesseurs de la nature » est alors justifiée par ce nouvel imaginaire, fondateur de la modernité.

Bien que ce mythe ne soit pas plus vrai, statutairement, que l’animisme, le totémisme ou l’analogisme[3], son contenu engendre des conséquences très concrètes que Heidegger décrit avec force dans « La question de la technique » : la technique moderne transforme la nature en dispositif (Gestell), c’est-à-dire en agencement de moyens en vue d’une fin ou, pour le dire plus simplement. Nous ne connaissons que trop bien certains effets délétères d’une telle conception.

 

La bifurcation technologique

La bifurcation technologique n’est autre que la découverte de l’énergie fossile qu’Alain Gras appelle le « choix du feu »[4]. Elle concrétise la thèse heideggérienne de nature comme fonds via le « paradigme imaginaire de l’énergie fossile », décomposé en 3 temps :

–          « extraire la substance énergétique des entrailles de la terre,

–          la conserver par devers soi et cela,

–          pour un usage à volonté dans l’espace et dans le temps »[5]

En substituant l’exploitation illimitée à la médiation, l’imaginaire technologique a progressivement rompu avec l’idée d’une normativité intrinsèque de la technique pour consacrer celle d’un tout-technique axiologiquement neutre. L’éthique, si elle existe, est ainsi transférée aux usages et relève donc des usagers.

 

La technique, un système de valeurs

Cette idée de neutralité est une illusion du rationalisme moderne car la technique, en tant que fait social, matérialise dans les artéfacts les valeurs qui président à leur conception. Alain Gras donne l’exemple de l’automobile pour illustrer cette idée : comme le cas de l’avion par rapport au dirigeable, la voiture à pétrole n’est pas une évolution technique du char à banc ou du carrosse, mais un « véhicule-symbole du capitalisme, un bien marchand support de l’individualisme »[6]. Elle provient donc d’un univers axiologique totalement différent et instaure « un nouvel imaginaire de l’homme pressé et libre »[7]. Vitesse et liberté sont ici deux des valeurs inscrites dans le code technique de l’automobile.[8]

 

Contre l’évolutionnisme technique : la notion de trajectoire

Cette réflexion implique de ne pas considérer les innovations techniques de façon évolutionniste, c’est-à-dire comme une suite linéaire de progrès inéluctables, une tendance, où un artéfact émerge exclusivement en fonction de celui qui le précède : « La détermination d’aujourd’hui par hier et de demain par aujourd’hui est, en réalité, un leurre […] : elle fonctionne sur une interprétation perverse de la causalité, tout particulièrement dans le domaine technologique »[9].

Cette interprétation erronée du devenir technique conduit à bâtir une histoire tendancielle de l’innovation, ramenant à une forme de fatalité technologique, là où il faudrait « parler de trajectoires et découper le tableau en histoires séparées qui rendraient compte de divers moments historiques. La notion de trajectoire impose ainsi une réflexion sur l’origine, le début et la fin d’une innovation en la mettant en rapport avec son environnement »[10]. En somme, la technique ne détermine pas la technique. Alain Gras cite de nombreux exemples pour illustrer cette idée dont celui de l’art pariétal. Les certitudes évolutionnistes quant aux techniques artistiques (en grec, tekne signifie autant art que technique) volèrent en éclats lorsqu’on découvrit, dans la grotte de Chauvet (aurignacien, -32 000), des peintures techniquement plus complexes que celles des périodes suivantes.

 

La fausse impasse de l’Anthropocène

Le caractère éminemment insidieux de l’évolutionnisme technique réside dans ses conséquences déterministes : nous finissons par croire que la modalité actuelle d’expression de la technique est la seule et unique possible alors qu’il ne s’agit que d’une version née de la contingence et dont la vérité n’est qu’historique. L’émergence des macro-systèmes à échelle mondiale nous enchaîne un peu plus à cette conception unique de la technique en nous immergeant dans un environnement ultra technicisé. Ceci a pour effet de nous enfermer « dans une évolution où le futur est déjà là »[11]. Ce futur, c’est celui de l’Anthropocène : l’ère où l’homme est devenu, par le biais de son activité technique moderne, une force géologique capable de mettre en péril l’écosystème Terre. Face à cette tyrannie de l’existant, Alain Gras affirme que la solution n’est autre que de rompre avec l’imaginaire actuel. Selon lui, la véritable innovation n’est pas celle d’un changement compris comme simple renouvellement de l’offre économique. Cette innovation là n’est autre qu’une forme de conatus du système en place, pour parler en termes spinozistes, c’est-à-dire, un effort du système, via ses agents, pour persévérer dans l’existence. Or, selon l’auteur, le contexte impose de changer de système. L’innovation doit donc renouer avec la radicalité au sens propre : agir au niveau des racines. C’est donc bel et bien à l’imaginaire moderne qu’il faut s’attaquer. Alain Gras ne cache pas ses positions décroissantes. Selon lui, le « small » et le « slow » représentent une alternative souhaitable voire nécessaire.

 

Ouverture : réhabiliter le pluralisme des valeurs

Face à l’ampleur de la tâche, certains pourront se montrer sceptiques. D’autres, pour des raisons idéologiques, railleront l’idée même d’imaginaire technique et de changement. Que nous soyons hostiles, favorables, indifférents ou indécis à l’égard des propositions décroissantes, il est urgent de renouer avec l’idée de la technique comme fait social. L’une des conséquences les plus préjudiciables du déterminisme est d’avoir fait croire que science et technique évoluaient en autarcie, indépendamment de la société dont elles émanent et qu’elles contribuent à façonner. La technique est un enjeu foncièrement collectif et, en ce sens, elle est politique. Voilà pourquoi la question des valeurs qui lui sont sous-jacentes est, aujourd’hui, d’une importance cruciale : les valeurs incorporées dans un système technique mondialisé nous engagent automatiquement dans une communauté de destin. Le fait que le système actuel « marche » n’est pas un argument valable car il est totalement décontextualisé. Si la technique actuelle est efficace, c’est parce qu’elle est à elle-même sa propre référence. Comprise comme un tout indépendant, elle entretient l’illusion de son auto-détermination. Pourtant, cet imaginaire technique repose tout entier sur une contradiction qu’il est aujourd’hui impossible de nier : sans ce fonds que représente la nature, où irait-on puiser les ressources nécessaires à l’entretien du système technique ? Piètre autonomie que celle consistant à dépendre à 100% d’un fournisseur et de faire comme si celui-ci n’existait pas. Il est donc plus que jamais nécessaire de rompre avec le piège fondamental de la modernité qu’est l’autonomie de la technique. Les passerelles avec la nature et la société doivent être restaurées et ce sans prôner un déclinisme technologique[12].

L’actualité nous offre un exemple très intéressant avec l’affaire du barrage de Sivens. L’enjeu des nouvelles négociations à venir n’est absolument pas de céder aux pressions des écologistes profonds (ni aux pressions du camp adverse, d’ailleurs) mais de reconnaître la diversité des intérêts légitimes convoqués dans le projet (et, n’en déplaise aux deux camps, aucun ne représente, à lui seul, l’entièreté du problème) pour organiser le débat selon un processus de rationalisation démocratique[13] et non technocratique. Ceci implique une conception extensive des parties prenantes, donc plus « contraignante », mais en acceptant la diversité des valeurs constitutives du problème, la rationalisation démocratique épouse la complexité du réel pour aboutir à la meilleure solution.

Nouer avec la dimension politique de la technique sur un mode démocratique permettrait de s’arracher à l’illusion d’un monde où valeur dominante se confond avec valeur unique. La priorité est peut-être là, dans la réhabilitation du pluralisme axiologique au niveau de la conception technique ; car on ne passe pas d’un imaginaire à un autre par décret.

 

Julien De Sanctis

 

[1]p.13

[2]ibid.

[3]Voir, Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005

[4]Alain GRAS, Le choix du feu – Aux origines de la crise climatique, Paris, Fayard, 2007

[5]p.15

[6]p. 18

[7]ibid.

[8]Andrew Feenberg utilise cette expression dans son dernier ouvrage, Pour une théorie critique de la technique. Elle désigne la « matérialisation d’un intérêt ou d’une idéologie en une solution technique cohérente d’un problème » (p.146).

[9]p.29

[10]p.21

[11]p.37

[12]C’est l’objet du dernier ouvrage d’Andrew Feenberg, Pour une théorie critique de la technique, cité en note 8, dont nous ne saurions que recommander la lecture afin d’approfondir les thèses abordées synthétiquement par Alain Gras.

[13]L’expression est d’Andrew Feenberg et est tirée de l’ouvrage cité en note 8.

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