Ce texte est une retranscription écrite d’une chronique radiophonique enregistrée sur Radio Mouton (hébergée par Radio Cause Commune, 93.1 fm), à propos du transhumanisme.

 

 

« Petit flashback d’ouverture sur la rencontre de jeudi dernier dédiée à la thématique des robots émotionnels et empathiques. Pour rappel, nos invités étaient le psychiatre Serge Tisseron et le roboticien Jérôme Monceaux.

L’un des mérites de cette soirée fut d’éviter le serpent de mer des robots accédant à la conscience. Si la question de l’IA dite « forte » ou « générale » n’est pas illégitime, son omniprésence médiatique entretenue par les chantres du « terminatorisme » masque des problèmes beaucoup plus « réels » car déjà très actuels.

Pour éviter leur prise en otage par les discours gavés de prophéties auto-réalisatrices et de complexes transhumanistes, il suffit d’interroger dans gens sérieux.

Le transhumanisme ! Parlons-en, tiens ! Un autre serpent de mer au venin particulièrement corrosif ! C’est peut-être le classique manquant du débat mais je sais que Tisseron comme Monceaux ne le portent pas dans leurs cœurs.

Le transhumanisme est une idéologie aux courants multiples prônant l’augmentation de nos pauvres esprits et corps de lâches par le biais de techniques comme l’eugénisme ou les implants en tous genres. En fait, son horizon ultime est de rendre l’humain immortel – enfin de rendre ceux qui le veulent immortels parce que faut pas déconner on est en démocratie libérale quand même !

Ce qui m’inquiète en réalité, ce n’est pas tant le transhumanisme lui-même que l’adhésion irréfléchie qu’il parvient à susciter dans l’esprit de certaines personnes. Comme toute idéologie, il séduit par son mode de pensée binaire. J’ai rencontré des gens dont l’argumentation n’allait pas plus loin que : vitesse = bien / lenteur = pas bien. J’admets toutefois qu’ils sont cohérents puisqu’ils aspirent à devenir des ordinateurs !

Pour ses adeptes, revendiqués ou non, le salut ne peut qu’être technologique. Leur croyance est que tout problème a une solution technique. On appelle ça le solutionnisme. Votre QI n’est pas assez élevé ? Vous vous sentez profondément déclassé par rapport à votre collègue chinois ? Pas de problème, il y a des implants pour soutenir la concurrence. Donner la vie est un fardeau injuste de la nature ? Pas de souci, nous cultiverons les embryons dans des dispositifs ectogénétiques. La vie elle-même est parfois insoutenable ? Pas de panique, on peut vous anesthésier pour l’éternité en transférant votre conscience sur le Réseau.

Si l’ironie soulage un peu, elle ne résout rien. Je pense qu’il est plus que jamais nécessaire de créer un discours alternatif à celui des technoprophètes. Mais pour qu’il fasse le poids face à son concurrent génétiquement (et financièrement) modifié, il doit trouver des relais dans les organisations et, plus précisément dans les entreprises tech. Je m’explique. Nous savons, grâce à Darwin, que l’évolution suit un schéma erratique de mutations génétiques spontanées et aléatoires. En dernière instance, ce sont les mutations favorisant la reproduction sexuée des espèces qui leur assure une place de choix dans la sélection naturelle.

Le mode de sélection « naturelle » des technologies n’est rien d’autre qu’un darwinisme économique. Le transhumanisme copule bien, pour filer la métaphore. Il attire les investisseurs mégalo et/ou complexés, génère du fric en masse et assure ainsi la sélection des techniques qu’il fantasme. Son adversaire, qu’on nommera ici simplement l’humanisme, doit utiliser les mêmes armes. Et ça commence par la conception d’un discours correspondant à un idéal technologique. Je pense moi aussi qu’il faut augmenter l’humain, mais socialement, philosophiquement et, pourquoi pas, spirituellement.

Concluons en disant que chez le Mouton Numérique, on se fera un plaisir de participer à l’élaboration de ce discours. »

 

Crédit photo : Jef Safi © Flickr

 

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